La main-d’œuvre touristique est un groupe intrinsèquement diversifié. En 2021, la répartition hommes-femmes correspondait à celle de l’ensemble de la population active canadienne, mais le tourisme employait une plus grande proportion de jeunes, d’immigrants, de résidents non permanents, de membres de minorités visibles et de locuteurs de plusieurs langues .[1]
D’un point de vue statistique, ce niveau de détail est plus facilement capturé par le recensement national, qui présente un instantané très précis d’un moment donné. Malheureusement, le recensement n’est réalisé que tous les cinq ans, ce qui signifie qu’il n’est pas un outil idéal pour suivre les changements continus et évolutifs de la main-d’œuvre touristique. Pour obtenir les indicateurs les plus récents, nous avons tendance à nous tourner vers l’Enquête sur la population active (EPA), une estimation mensuelle de l’emploi qui fournit des informations opportunes sur les tendances du secteur touristique canadien et de l’économie en général.
L’immigration en tant que variable de l’EPA
L’Enquête sur la population active interroge environ 68 000 ménages à tour de rôle tous les six mois, ce qui représente environ 100 000 personnes. Les résultats de l’enquête sont mis à l’échelle statistique pour représenter une approximation des caractéristiques de la main-d’œuvre de l’ensemble de la population canadienne, et cette estimation à l’échelle de l’économie nationale peut être décomposée en groupes d’industries pour fournir des informations au niveau sectoriel. La taille de l’échantillon étant beaucoup plus petite que celle du recensement, les données sont moins fiables en tant qu’indicateur à un moment précis, mais leur conception permet de les utiliser pour un suivi longitudinal de ce qui se passe à un niveau agrégé.
RH Tourisme Canada achète à Statistique Canada un ensemble de données personnalisé qui s’appuie sur le compte satellite du tourisme. Cette « portion » représentant le tourisme comprend une estimation du statut d’immigration de la main-d’œuvre. En particulier, il estime combien de personnes dans la population active (ou en emploi) sont nées au Canada et combien sont des immigrants reçus. Si l’on additionne ces deux catégories, la somme est inférieure au total général – il existe donc une catégorie résiduelle qui comprend toutes les personnes qui ne sont ni nées au Canada ni immigrées reçues. Ce groupe comprend toutes les personnes travaillant au Canada avec un permis de travail temporaire, ainsi que les citoyens canadiens naturalisés et quelques autres configurations de citoyenneté, de lieu de naissance et de permis de travail.
Cette catégorie « autre » est celle qui se rapproche le plus, du point de vue de l’IMT, de l’estimation des travailleurs temporaires au Canada sur une base continue.
Nous avons précédemment publié une comparaison (disponible uniquement en anglais) de cette estimation de la catégorie « autre » des travailleurs internationaux temporaires avec ce qui a été trouvé dans le recensement. L’article concluait qu’il s’agissait d’une approximation imparfaite des travailleurs temporaires, mais qu’elle n’était pas mauvaise compte tenu des limites de l’accès à des données actualisées sur les travailleurs temporaires au Canada


La figure 1 présente une estimation de la composition de la main-d’œuvre touristique de janvier 2015 à février 2020, et la figure 2 une estimation de mai 2021 à octobre 2024. (La période de perturbation maximale due à la pandémie a été exclue, car les données relatives à la main-d’œuvre touristique étaient extraordinairement déformées par rapport à la répartition habituelle du secteur). À l’été 2021, la situation a commencé à se rééquilibrer, bien qu’avec des chiffres beaucoup plus faibles, mais les parts de la main-d’œuvre ont commencé à se stabiliser et à se rapprocher de ce que l’on appelle la « nouvelle normalité ».
Comme on peut le voir, la part de la main-d’œuvre touristique née au Canada a légèrement diminué (-5 points de pourcentage), les pertes étant compensées par les immigrants reçus (+3 points de pourcentage) et les personnes appartenant à la catégorie « autres » (+2 points de pourcentage). Cela signifie que le tourisme offre plus d’opportunités que jamais aux travailleurs formés à l’étranger, mais aussi que le secteur devient plus vulnérable aux chocs du système d’immigration – ce qui est exactement ce que nous anticipons avec les derniers changements de la politique d’immigration.
Qui sont ces « autres » travailleurs ?
Les données dont nous disposons ne nous permettent pas de faire des regroupements concrets de personnes appartenant à cette catégorie résiduelle de travailleurs, mais nous sommes en mesure d’examiner leur âge (figure 3).

Sur la période de dix ans qui chevauche la pandémie, nous constatons que les deux groupes d’âge les plus jeunes (15 à 24 ans et 25 à 34 ans) ont toujours représenté la plus grande part des travailleurs du secteur du tourisme, et que leur nombre a progressivement augmenté au cours des années précédant la pandémie. Il y a eu une baisse substantielle en 2020, et depuis lors, leur nombre a augmenté encore plus rapidement qu’auparavant.
La répartition par âge qui a connu la plus forte accélération nous donne quelques indices sur l’identité de ces travailleurs. Une grande partie d’entre eux sont probablement des étudiants étrangers titulaires d’un visa qui leur permet de travailler hors du campus pour un nombre limité d’heures par semaine pendant la période de cours, et pour un nombre illimité d’heures en dehors de la période de cours (pendant les vacances d’été, par exemple). Nous savons que les collèges et universités canadiens ont vu augmenter le nombre d’inscriptions internationales au cours des dernières années, en partie à cause des contraintes de financement de leur province respective, et aussi parce que les études au Canada peuvent être une voie d’accès à l’immigration permanente. Nous savons également que les entreprises touristiques sont les principaux employeurs d’étudiants étrangers, quelle que soit la matière qu’ils étudient. Avec l’introduction de plafonds sur les permis d’études internationaux, le secteur du tourisme risque de perdre un nombre substantiel de travailleurs.
Un autre groupe qui est probablement bien représenté dans ces deux catégories d’âge est celui des titulaires d’un permis d’expérience internationale au Canada (EIC), plus connu sous le nom de visa vacances-travail. Il s’agit de visas de courte durée (généralement un ou deux ans) rattachés à des permis de travail ouverts, qui permettent à leur titulaire de travailler pour n’importe quel employeur au Canada. Là encore, les entreprises touristiques représentent un employeur majeur pour ces jeunes, dont beaucoup travaillent pour payer leurs frais de voyage et de subsistance pendant qu’ils explorent le Canada, ce qui signifie que les destinations touristiques les attirent fortement.
Comme les étudiants internationaux et les détenteurs de permis EIC ont des permis de travail ouverts, il n’est pas possible de savoir dans quels secteurs ou pour quel employeurs ils travaillent, et nous ne pouvons donc pas fournir une estimation concrète du nombre de nos jeunes travailleurs internationaux qui appartiennent à l’une ou l’autre de ces catégories. Toutefois, il est probable qu’ils soient nombreux.
Il existe de nombreux autres arrangements de travail temporaire qui permettent un emploi à court terme au Canada, et qui représentent probablement la majeure partie des groupes d’âge plus âgés ainsi que certains des groupes plus jeunes de la figure 3. Étant donné qu’un certain nombre de ces options fournissent également des permis de travail ouverts, il est tout aussi impossible de savoir où ils travaillent que pour les étudiants et les détenteurs de permis EIC, mais il est probable qu’ils représentent une part importante des travailleurs en question.
Travailleurs étrangers temporaires
Lorsque la plupart des gens pensent aux travailleurs internationaux temporaires, ils pensent immédiatement au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). Il s’agit certainement de l’une des catégories de travailleurs internationaux les plus visibles et les plus politisées, et elle a récemment attiré l’attention des médias en raison d’allégations de négligence grave et d’abus. Elle a également été associée à des récits de « main-d’œuvre étrangère bon marché » qui « remplace les travailleurs canadiens » et « fait grimper le chômage ». Si cela peut sembler vrai pour certaines industries et certains secteurs, la situation est plus complexe dans le secteur du tourisme
Le PTET est un programme qui attribue des permis liés à un employeur et à un poste, ce qui le rend qualitativement différent des programmes de permis de travail ouverts. Il existe des ensembles de données accessibles au public qui fournissent des informations au niveau des professions sur le nombre de permis délivrés. Ces professions ne sont pas classées par secteur d’activité, ce qui signifie que nous pourrions surestimer les permis touristiques. S’il est vrai que la plupart des réceptionnistes d’hôtel (CNP 64314) travaillent probablement dans un hôtel et donc dans une industrie touristique, les probabilités changent pour d’autres professions. De nombreuses personnes travaillant dans le domaine de la cuisine, par exemple, peuvent travailler dans des restaurants ou des hôtels (qui sont des secteurs associés au tourisme), mais elles peuvent également travailler dans des hôpitaux, des prisons, des camps miniers, des écoles, des établissements de soins de longue durée – aucune de ces professions n’étant classée comme touristique.
Nous pouvons néanmoins examiner les professions qui représentent une part importante de la main-d’œuvre touristique, même si nous savons que nous risquons de les surestimer dans certains cas. Il se peut également que nous sous-estimions ce nombre, car après tout, nous n’incluons pas de données du PTET sur les plombiers ou les électriciens, par exemple, même s’ils sont employés par une entreprise touristique, car la proportion de plombiers ou d’électriciens travaillant dans le tourisme serait bien trop faible par rapport à ceux qui travaillent dans le secteur de la construction. Nous sous-estimons donc dans certains domaines et surestimons dans d’autres, en espérant que le bilan final ne soit pas trop déséquilibré.
Il existe plusieurs façons d’examiner les chiffres tirés des données du PTET et de les appliquer proportionnellement au secteur du tourisme (voir figure 4). La première consiste à examiner le nombre de permis de TET délivrés à des professions étroitement liées au tourisme, en pourcentage de l’ensemble des permis de TET délivrés (ligne orange). Les données montrent que, jusqu’à la pandémie, les professions liées au tourisme représentaient environ 8 à 10 % de tous les permis de TET délivrés – étant donné que le secteur du tourisme emploie environ 10 % de tous les travailleurs canadiens, ce chiffre n’est pas totalement disproportionné. Depuis la pandémie, bien sûr, le nombre de permis de TET délivrés pour ces professions touristiques a augmenté de façon spectaculaire. Nous reviendrons sur cette observation dans la prochaine section.
La deuxième façon d’examiner les permis de TET délivrés pour les professions touristiques consiste à les comparer à la taille de la main-d’œuvre touristique (ligne bleue de la figure 4). Ce ratio compare le nombre de permis de TET délivrés pour les professions touristiques aux estimations de l’emploi tirées de l’Enquête sur les forces de travail. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une correspondance parfaite à bien des égards, il s’agit néanmoins d’une perspective utile. Avant la pandémie, les TET des professions touristiques représentaient moins d’un pour cent de la main-d’œuvre touristique totale : 0,3 % de 2015 à 2018, puis 0,5 % en 2019. En 2023, bien que la part ait augmenté, elle n’atteignait que 1,8 %.

Nous revenons donc à un thème récurrent du webinaire : il existe deux chiffres contradictoires sur le même point de données, et les deux sont corrects. Dans ce cas, la différence se situe entre la part (probable) du tourisme dans l’ensemble des permis délivrés aux TET et l’impact de ces TET sur le secteur du tourisme.
Selon toute vraisemblance, ce 1,8 % de la main-d’œuvre touristique n’est pas réparti uniformément. La complexité et le coût associés à l’embauche d’un travailleur par le biais du PTET signifient que seul un petit pourcentage d’entreprises touristiques utilise réellement le programme. Il s’agit notamment des grandes entreprises telles que les chaînes d’hôtels ou de restaurants, qui disposent des ressources nécessaires pour investir dans ce programme et qui ont un personnel spécialisé dans les ressources humaines capable d’assumer le fardeau administratif
Briser le mythe du travailleur canadien mis à l’écart
Le récit médiatique du chômeur canadien mis à l’écart par un flot ininterrompu de main-d’œuvre étrangère bon marché nous est familier : pourquoi les travailleurs étrangers viendraient-ils au Canada alors qu’il y a des Canadiens qui cherchent du travail ? Pour le tourisme, tout au moins, il existe deux contre-récits que nous devons prendre en considération : la mobilité des travailleurs et les compétences.
La mobilité destravailleurs désigne la capacité des travailleurs à se rendre là où il y a des emplois. Dans un monde idéal, la population se redistribuerait là où la main-d’œuvre est nécessaire, mais nous vivons dans un monde où cela n’est souvent pas possible. Une personne établie à Toronto, qui a des racines dans sa communauté et dont les enfants et le ou la partenaire sont également profondément ancrés dans la communauté, ne peut pas simplement déraciner tout le monde et déménager en Saskatchewan pour un emploi qui paiera probablement moins que ce qu’elle gagnerait à Toronto. Les pressions financières et sociales auxquelles sont confrontés les Canadiens, ainsi que les déficits d’infrastructure dans tout le pays, font qu’il est de plus en plus difficile pour les gens de simplement faire leurs valises et de déménager pour trouver du travail. Même nos travailleurs les plus mobiles, les jeunes qui ont le sens de l’aventure et la volonté de voyager, trouvent qu’il est presque impossible de trouver un logement abordable dans les destinations touristiques. De nombreux employeurs estiment qu’ils doivent proposer une forme de logement à leur personnel afin de maintenir un nombre suffisant d’employés en activité, mais ils ne peuvent pas loger tous leurs travailleurs et, à mesure qu’ils vieillissent, ils sont de moins en moins disposés à vivre dans le type de logement en colocation généralement disponible. Les travailleurs formés à l’étranger, qui n’ont pas de liens particuliers avec une région spécifique du Canada, sont beaucoup plus mobiles à bien des égards et sont prêts à vivre et à travailler dans des endroits que les Canadiens sont incités à quitter.
La deuxième réfutation concerne les pénuries de compétences. S’il peut être difficile d’énumérer les compétences spécifiques nécessaires à l’exercice d’un emploi donné, sans parler de la manière d’évaluer la transférabilité des compétences d’un emploi à l’autre, il existe néanmoins des différences largement reconnues entre les niveaux de compétences requis pour les différents types d’emplois. Au Canada, nous avons la fâcheuse tendance à assimiler l’éducation formelle aux compétences, les emplois qui requièrent une qualification universitaire étant généralement considérés comme plus qualifiés. Bien que cela puisse être vrai pour de nombreux emplois professionnels – médecins, avocats, ingénieurs, par exemple – cela sous-évalue systématiquement les compétences inhérentes aux métiers ou à d’autres domaines d’activité non réglementés. Mais dans la plupart des lieux de travail, les compétences prennent des formes et des types très différents, et il existe de nombreux moyens d’acquérir ces compétences.
Le Canada utilise un système de classification appelé FEER (formation, éducation, expérience et responsabilités) pour classer les emplois par catégories hiérarchiques. Le système FEER reconnaît six groupes, résumés dans le tableau 1 :[2]
Tableau 1 : Système de classification FEER | |
FEER | Types d’occupation |
0 | Professions de gestion |
1 | Professions exigeant généralement un diplôme universitaire |
2 | Professions nécessitant généralement : un diplôme d’études collégiales,un apprentissage de 2 ans ou plus, oudes tâches de supervision. |
3 | Professions nécessitant généralement : un diplôme d’études supérieures,un apprentissage de moins de 2 ans, ouune formation en cours d’emploi de plus de 6 mois. |
4 | Professions nécessitant généralement : un diplôme d’études secondaires, ouune formation en cours d’emploi de plusieurs semaines. |
5 | Professions nécessitant généralement une démonstration de travail à court terme et aucune scolarité. |
Bien que le système FEER soit un instrument un peu brut à bien des égards, il fournit néanmoins un cadre pour classer les emplois par niveau de compétence, tout en reconnaissant que la responsabilité (accumulée au fil du temps grâce à l’expérience) peut être aussi importante que l’éducation formelle. La figure 5 donne un aperçu de la répartition des permis délivrés aux TET dans le secteur du tourisme, regroupés par catégorie FEER.

Contrairement à un mythe largement répandu, la majorité des professions touristiques pour lesquelles des permis TET ont été délivrés correspondent à des professions de niveau FEER 3 ou plus : s’agit donc d’emplois qualifiés. Les deux permis TET les plus souvent accordés en 2023 concernaient les cuisiniers (FEER 3) et les superviseurs de services alimentaires (FEER 2), qui reposent tous deux sur des compétences spécialisées acquises grâce à une combinaison de formation formelle et d’expérience professionnelle. Ces emplois ne peuvent pas être occupés par une personne tirée au hasard d’un bassin de chômeurs canadiens
Les professions des niveaux FEER 4 et FEER 5 figuraient certainement parmi les permis délivrés, représentant environ 36 % des permis à partir de 2023, en particulier pour les serveurs/serveuses au comptoir, les aides de cuisine et les personnel de soutien assimilé (FEER 5) et les préposés/préposées à l’entretien ménager et au nettoyage – travaux légers (FEER 5). Bien qu’il s’agisse de postes ouverts aux débutants, qui pourraient en principe être occupés par toute personne disposée à suivre une formation, le fait que les entreprises soient disposées à assumer les dépenses et les formalités administratives liées à la procédure du PTET témoigne de la difficulté à trouver des Canadiens prêts à accepter ces emplois. Le manque de Canadiens intéressés par ces emplois peut s’expliquer à la fois par des questions de mobilité, mais aussi par un manque de désir pour ces emplois. Si les Canadiens ne souhaitent pas travailler comme préposés/préposées à l’entretien ménager et au nettoyage, il est difficile d’imaginer qu’ils puissent changer d’avis, ce qui compromet la sécurité des hôtels qui ont besoin de préposés pour l’entretien ménager des chambres. En l’absence d’une option locale, il n’est pas surprenant que les opérateurs se tournent vers des programmes tels que le PTET pour répondre à leurs besoins opérationnels.
Changements et impacts
La stratégie fédérale actuelle en matière d’immigration prévoit une réduction considérable du nombre de travailleurs internationaux temporaires et de résidents permanents, étalée sur plusieurs années. Concrètement, à quoi cela ressemblera-t-il ?
En projetant les pertes potentielles de main-d’œuvre dues au changement de politique, nous devons supposer que l’impact le plus immédiat se fera sentir dans les entreprises et les industries qui ont recours à des travailleurs internationaux à court terme, par le biais du programme qu’elles jugent le plus utile. Ces travailleurs disparaîtront d’abord en raison des taux de rotation élevés associés à ce type d’emploi : lorsque les travailleurs actuels arriveront au terme de leur contrat et partiront, nombre d’entre eux ne seront pas remplacés. Il y aura également un impact à court terme en termes de résidents permanents, mais comme leur taux de rotation est généralement plus faible que celui des travailleurs temporaires, l’effet sera plus progressif et ne se fera pleinement sentir qu’après plusieurs années. Il est difficile de quantifier exactement l’impact de la réduction du nombre de résidents permanents sur le secteur du tourisme à court terme, car nous ne disposons pas de données suffisamment détaillées pour faire des estimations raisonnables des taux de rotation de ce groupe.
Les projections de la figure 6 présentent trois scénarios. Le scénario de base (ligne bleue) part de l’hypothèse que rien ne change : il utilise une estimation de la croissance d’une année sur l’autre pour projeter la moyenne annuelle globale de l’emploi, puis utilise la distribution saisonnière autour de cette moyenne pour redistribuer les travailleurs en fonction des variations saisonnières normales. Dans ce scénario, il n’y a pas de réduction de l’immigration ou des travailleurs temporaires dans le tourisme.

Le deuxième scénario (ligne orange) suppose une réduction de 50 % des travailleurs de la catégorie « autres ». Le plan fédéral relatif aux niveaux d’immigration prévoit une réduction d’environ 446 000 travailleurs en 2025 et de 446 000 autres en 2026. Dans les projections de base, la catégorie « autres » représente une moyenne d’environ 161 000 travailleurs. Bien que les titulaires de permis TET dans le secteur du tourisme représentent une proportion relativement faible de la main-d’œuvre, nous disposons de preuves solides que les étudiants et autres jeunes travailleurs internationaux constituent une proportion substantielle du réservoir de main-d’œuvre dans le secteur du tourisme. Une réduction d’environ 50 % dans cette autre catégorie est une estimation raisonnable de l’impact que nous serons susceptibles d’observer, car elle représente environ 18 % de la réduction totale des travailleurs temporaires, conformément au ratio des permis de TET délivrés aux professions du tourisme indiqué ci-dessus pour 2023. Dans le cadre de ce scénario de réduction de 50 %, le secteur du tourisme risque de perdre environ 100 000 travailleurs en 2025, ce qui représente environ 5 % de la main-d’œuvre touristique de 2024.
Le troisième scénario (ligne grise) suppose une réduction de 75 % de la catégorie « autres ». Bien que ce ratio soit plus élevé que ce qu’indiqueraient les changements anticipés du nombre de travailleurs temporaires, ces 25 % supplémentaires visent à refléter les premiers effets des changements apportés à l’octroi des résidences permanentes. Selon ce scénario, le secteur devrait perdre environ 150 000 travailleurs, soit environ 7 % de la main-d’œuvre touristique en 2024.
Comme pour toutes les projections, il s’agit bien sûr de conjectures fondées sur certaines hypothèses selon lesquelles certains éléments du système resteront inchangés et d’autres évolueront de manière particulière. Dans le cas des objectifs et des politiques en matière d’immigration et de séjour temporaire, il est probable que nous assisterons à davantage de changements au cours des mois et des années à venir. Le plan actuel prévoit des réductions jusqu’en 2027, puis un assouplissement relatif des restrictions. Compte tenu de l’instabilité du paysage politique dans lequel nous évoluons, il ne semble pas justifié de faire des projections au-delà de 2025 à ce stade, car le degré d’incertitude est d’autant plus grand que l’on essaie de faire des prévisions à plus long terme
Entre-temps, notre secteur devra commencer à se préparer à une baisse du nombre d’emplois tout au long de l’année prochaine et prendre des mesures dès maintenant pour atténuer les difficultés apparemment inévitables de la prochaine saison estivale.
Et maintenant ?
Avec la forte probabilité d’une pénurie de main-d’œuvre prolongée tout au long de l’année 2025 et probablement jusqu’en 2026, le secteur du tourisme est confronté à une nouvelle période difficile. Après la pandémie et la période difficile de son rétablissement, l’avenir semble un peu sombre.
Nous avons déjà commencé à relever ces défis collectivement. Nous reconnaissons que les entreprises doivent apprendre à travailler avec des équipes plus petites et plus souples, et il y a déjà eu des améliorations dans ce sens au cours des dernières années : pendant la période de pandémie, nous avons tous beaucoup appris sur ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire avec moins de personnel. L’une des solutions consiste à investir dans le développement des compétences de notre main-d’œuvre, afin d’améliorer la productivité au niveau de l’entreprise, mais aussi d’améliorer l’expérience du client par rapport au service
Le concept économique de productivité peut être difficile à cerner d’un point de vue opérationnel dans un secteur comme le tourisme, qui se caractérise davantage par la consommation que par la production, mais c’est un cadre utile à adopter pour réfléchir aux changements. Comment faire plus avec moins? La technologie et l’IA peuvent permettre certaines avancées, notamment en ce qui concerne le matériel de marketing ciblé ou l’analyse des données d’affaires, mais dans un secteur axé sur les services comme le tourisme, le contact humain reste au cœur de l’attrait du tourisme pour de nombreux visiteurs. La question technologique devient donc la suivante : comment pouvons-nous réduire les éléments administratifs et automatisables des emplois touristiques et libérer notre personnel pour qu’il puisse offrir un service encore plus exceptionnel ?
Nous devons également changer notre façon de voir les choses en matière d’attractivité de la main-d’œuvre. Nous savons que le secteur du tourisme dépend fortement des jeunes travailleurs et qu’il bénéficie énormément des talents internationaux, mais ces deux groupes ne suffiront pas à combler le fossé auquel nous sommes confrontés. Nous devons créer des lieux de travail qui accueillent et soutiennent les personnes handicapées, les personnes semi-retraitées et les travailleurs matures, mais aussi les travailleurs autochtones. Nous devons également accorder de l’importance à la collaboration pour partager les travailleurs entre les entreprises. Face à la stagnation ou à la diminution des réserves de main-d’œuvre, à la demande croissante des touristes et à la concurrence accrue d’autres secteurs et industries en matière de main-d’œuvre, nous devons faire preuve d’ingéniosité dans notre façon d’attirer le personnel, de capter leur attention et de créer des environnements de travail dans lesquels ils voudront rester.
La réalité est que l’immigration constituera un facteur de pression pour le secteur dans un avenir prévisible. Le paysage politique canadien est dynamique et, en cas de changement de gouvernement, nous pourrions assister à des modifications radicales des politiques et des processus. Mais cette situation n’est pas propre au Canada : partout dans le monde, on observe des patrouilles frontalières accrues, des soupçons à l’égard des immigrants et des restrictions plus strictes concernant les travailleurs internationaux temporaires. Si cela fait partie de la nouvelle normalité, nous devrons apprendre à fonctionner dans cet environnement en évolution.
RH Tourisme Canada continue de chercher à obtenir des données de meilleure qualité et plus opportunes sur l’immigration et les travailleurs temporaires au Canada. L’Enquête sur la population active est une pierre angulaire importante de notre système d’IMT, mais lorsqu’elle est insuffisante pour certains indices clés, nous devons trouver d’autres sources de données fiables et exactes afin d’éclairer la façon dont notre secteur réagit aux changements au sein de la main-d’œuvre. Nous continuerons également à suivre les changements politiques et à tenir nos parties prenantes aussi informées que possible des réalités changeantes concernant l’intégration de talents internationaux dans le secteur du tourisme.
Cet article est le premier d’une série d’articles consacrés aux principaux thèmes abordés lors de notre récent webinaire « En terrain glissant – État des lieux de la main-d’œuvre : la parole aux experts ». N’oubliez pas de vous abonner à Tourism HR Insider pour obtenir la prochaine analyse.
[1] Pour plus de détails, voir le Profil démographiques de la main-d’œuvre du secteur touristique – recensement de 2021.
[2] Le système FEER fait partie du système de classification nationale des professions 2021. Pour plus d’informations, consultez ce site utile du gouvernement du Canada.